« L’absurde ne nous fait pas peur ». Qohéleth 1,1-14. Madame Hélène Koehl

Saint-Paul-AUP, culte du dimanche 29 janvier 2017
« L’absurde ne nous fait pas peur ». Sur Qohéleth 1,1-14. Prédication de Madame Hélène Koehl

Le texte 

1Paroles de Qohéleth, fils de David, roi à Jérusalem.
2Vanité des vanités, dit Qohéleth; vanité des vanités, tout est vanité.
3Quel profit trouve l’homme à toute la peine qu’il prend sous le soleil ?
4Un âge va, un âge vient, mais la terre tient toujours.
5Le soleil se lève, le soleil se couche, il se hâte vers son lieu et c’est là qu’il se lève.
6Le vent va vers le midi et tourne vers le nord, le vent tourne, tourne et s’en va, et le vent reprend ses tours.
7Tous les fleuves coulent vers la mer et la mer n’est pas remplie. Vers l’endroit où coulent les fleuves, c’est par là qu’ils continueront de couler.
Tous les mots sont usés. On ne peut plus les dire. L’oeil n’est pas rassasié de voir, et l’oreille saturée par ce qu’elle a entendu.
9Ce qui fut, cela sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil!
10Qu’il y ait quelque chose dont on dise : « Tiens, voilà du nouveau ! », cela fut dans les siècles qui nous ont précédés.
11Il n’y a pas de souvenir d’autrefois, et même pour ceux des temps futurs : il n’y aura d’eux aucun souvenir auprès de ceux qui les suivront.
12Moi, Qohéleth, j’ai été roi d’Israël à Jérusalem.
13J’ai mis tout mon coeur à rechercher et à explorer par la sagesse tout ce qui se fait sous le ciel. C’est une mauvaise besogne que Dieu a donnée aux enfants des hommes pour qu’ils s’y emploient.14J’ai regardé toutes les oeuvres qui se font sous le soleil : eh bien, tout est vanité et poursuite de vent!

A partir du texte 

L’ecclésiaste ou Qohéleth est un livre de sagesse, l’un des « Ecrits » qui avec la « Loi » et les « Prophètes » constituent la Bible hébraïque. On l’attribue à Salomon, comme les Proverbes. C’est normal, car Dieu a donné la sagesse à Salomon. Dans l’antiquité la notion de droit d’auteur, de propriété intellectuelle n’existe pas et on a l’habitude d’attribuer les écrits à des noms de renom, qui servent aussi à les situer selon le genre ou à les distinguer au sein d’un genre.
A priori, Qohéleth a été écrit après la chute de l’empire perse, IIIème siècle avant Jésus-Christ. L’auteur qui se réclame de Salomon est un Qohéleth. Il exerce une fonction au sein de la Qéhilah, l’assemblée. Qohéleth est l’écrit d’un enseignant, d’un instructeur, d’un maître, d’un prédicateur.

Et que dit cette prédication ?
« Les mots sont usés. On ne peut plus les dire ».
Dans ces conditions, à quoi sert de parler ? Enoncé désabusé, blasé, à l’intention des penseurs modernes, à notre intention. Dire que les mots sont usés est une évidence : adorer ? … J’adore le chocolat ! La haine, la colère sont aujourd’hui des mots courants qui ont perdu leur portée, mais non leur capital de violence…

« Tout est vanité… »
Le texte et le titre de la prédication rapprochent deux adjectifs : VAIN et ABSURDE. Pour leur donner sens et éviter qu’ils ne s’usent, revenons à leur étymologie :

 VAIN traduit l’hébreu HEBEL, inconsistant, vide. C’est « rien », c’est du « vent ».

« Le vent va vers le midi et tourne vers le nord, le vent tourne, tourne et s’en va, et le vent reprend ses tours », explique Qohéleth. Le « vent » de cet énoncé est un autre mot, RUAH, qui est traduit en grec par PNEUMA. Et ce n’est pas anodin. Nous reviendrons sur la « vanité du vent ».

HEBEL, c’est HABEL, Abel, le prénom du fils d’Adam et Eve préféré de Dieu (Genèse 4). C’est du moins ce que croit son frère Caïn qui le tue… parce qu’HABEL se tait. Caïn n’aime pas le silence. Il lui faut des réponses. HABEL, le vain, l’inconsistant, l’éphémère, le vide, le préféré de Dieu. Dieu… VAIN ? Dieu… VIDE ? Le vide fait peur…

 ABSURDE est une belle construction latine : AB-SURDUM, ce qui sort de la surdité, qui donne ASSOURDISSANT. L’absurde, c’est du bruit pour rien, c’est le brouhaha, c’est dissonant.

Vous avez rapproché les deux adjectifs, chers étudiants, et l’hébreu vous donne raison : l’absurde se dit DEBAR HEBEL, parole vaine, fait inconsistant

L’ABSURDE est l’antithèse de l’harmonie (Le paradis), de la logique (L’action de Dieu telle qu’on la rêve et qu’on rêve de l’expliquer). L’illogisme, l’inexplicable, le dissonant font peur. La société du risque ZERO les élimine ou les cache. La théologie aussi, souvent. C’est inconcevable de ne pas savoir.

Exploration du domaine de l’absurde :

Avec les guerres du XXème siècle (l’inexplicable, l’inexcusable, le mal qui fait horreur), l’absurde a envahi l’espace. C’est la naissance de l’art de l’absurde, de la littérature de l’absurde, de la philosophie de l’absurde, de la théologie de l’absurde. Camus et Sartre en sont les porte-paroles. La question du sens devient celle de l’absurde. L’absurde explique le monde.

 La littérature et la chanson explorent la dissonance :

En 1964, Paul Simon et Arthur Garfunkel chantent The Sound of Silence, les foules qui entendent mais n’écoutent pas, qui regardent, mais ne voient pas, qui se précipitent vers l’idole de néon qui s’affiche dans les couloirs du métro et sur les places publiques.
Albert Camus parle de « mutisme assourdissant » (La Chute, 1956).
Questionnement de l’homme et fausses réponses ou réponses vaines.
Questionnement de l’homme et absence de réponse.
« Tout le monde sait que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue », conclut Albert Camus dans L’Etranger, en 1942.
Le cri ou la résignation. Le cri de Job sur son tas de fumier ou la philosophie du vide de Qohéleth dans les ors du palais royal. Sommes-nous réduits à ce dilemme ?

En 1964, Hugues Aufray chante « A quoi ça sert de chercher à comprendre ?… N’y pense plus, tout est bien ». Il adapte une chanson de Bob Dylan, prix Nobel de littérature 2016 (Don’t Think Twice, It’s Alright, 1962)

A quoi ça sert de chercher la lumière
Puisqu’il n’y a rien à voir
A quoi ça sert de chercher la lumière
Je veux rester dans le noir

Léo Ferré renchérit en 1969 :
Avec le temps…
Avec le temps va tout s’en va
On oublie les passions et l’on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid
Avec le temps…
Avec le temps va tout s’en va

Désabusés. Mais Edith Piaf qui en 1962 chantait A quoi ça sert l’amour ? concluait : « L’amour ça sert à ça »…

 Excursus dans le paradis des mathématiciens :
En mathématiques, l’absurde est une « technique » de raisonnement. Vous avez tous été initiés au « raisonnement par l’absurde ». En termes de logique mathématique, la technique consiste à prêcher le faux pour savoir le vrai. On propose une hypothèse, on démontre son illogisme. On conclut que son contraire est vrai.
L’absurde ne résiste pas aux mathématiques. L’esprit cartésien l’élimine. Il a horreur des dissonances. Les mathématiques sont un monde parallèle, nous sommes d’accord.
Mais en 1931, un mathématicien autrichien né à Brno puis naturalisé américain, Kurt Gödel (1906-1978), a démontré que tout système cohérent global contient au moins une proposition indécidable1, ce qui bat en brèche sa cohérence. Il le démontre dans le domaine de l’arithmétique, mais sa démonstration est transposable à tout système ; enthousiaste, il cherche à en déduire l’existence de Dieu. Vanité des vanités, cher Gödel, et retour à la case départ, au silence assourdissant, au mutisme interstellaire, au vide absurde et terrifiant.

 

1 Les théorèmes d’incomplétude de Gödel sont deux théorèmes célèbres de logique mathématique, publiés par Kurt Gödel en 1931 dans son article Über formal unentscheidbare Sätze der Principia Mathematica und verwandter Systeme (Sur les propositions formellement indécidables des Principia Mathematica et des systèmes apparentés). Ils ont marqué un tournant dans l’histoire de la logique en apportant une réponse formelle et négative à la question de la cohérence des mathématiques posée plus de vingt ans auparavant par le principe de Hilbert (David Hilbert : Nous devons savoir, nous saurons).

1er théorème d’incomplétude
Dans n’importe quelle théorie récursivement axiomatisable, cohérente et capable de « formaliser l’arithmétique », on peut construire un énoncé arithmétique qui ne peut être ni prouvé ni réfuté dans cette théorie.

2nd théorème d’incomplétude
Si T est une théorie cohérente qui satisfait des hypothèses analogues (Les axiomes de l’arithmétique : 1 = 0 non démontrable…), la cohérence de T, qui peut s’exprimer dans la théorie T, n’est pas démontrable dans T.

La brise légère de l’Esprit :

 Le silence, le vrai, est une denrée rare.

Le bruit habite l’espace de nos vies ; Informations, publicité, musique d’ambiance, on se déplace, on se promène on attend le train, le tram, le bus avec des écouteurs, on roule à vélo avec des écouteurs, et quand on s’arrête, on se précipite sur les réseaux sociaux. Chacun entend de façon permanente un écho de lui-même.
Certes, le silence des ermitages de Matthieu Ricard et du Sahara de Théodore Monod est un bien inaccessible au commun des mortels. Mais désormais, ce n’est plus le silence, c’est notre bruit qui est assourdissant, il nous porte, nous emporte, pense pour nous en nous proposant tout et son contraire et la solution du problème du choix, et nous le répète à longueur de journée et de nuit, et nous lave le cerveau.
Le prophète Elie découragé s’était enfui jusqu’à la montagne désertique de l’Horeb et, raconte 1 Rois 19, Elie avait reconnu la voix de Dieu dans une brise légère, un murmure quasi inaudible… rasséréné, il s’était remis en marche et avait repris sa mission de prophète.

Nos vies sont vanité, notre monde est absurde. En art, une vanité est une nature morte avec un crâne.
Est-ce suffisant pour désespérer ou est-ce la porte de la liberté ?

 Nouvelle perspective :
« Puisque à travers sa sagesse le monde n’a pas connu Dieu en voyant sa sagesse, il a plu à Dieu de sauver les croyants à travers la folie de la prédication », écrit Paul aux Corinthiens (1 Corinthiens 1, 21).
L’exhortation paradoxale de Paul qui redistribue les rôles de la FOLIE et de la SAGESSE inscrit VAIN et ABSURDE dans une perspective nouvelle.
Dieu aime nos vies-vanité. On le sait dès Genèse 4. Dieu n’est pas logique, ni épris d’harmonie, il aime les dissonances de l’absurde, ce qui ne s’accorde pas nécessairement avec ce que l’homme dans sa sagesse organise pour le bien du peuple et du monde. Dieu n’est pas un Dieu des conseils d’administration, des organigrammes, des institutions internationales qui promettent la paix et qui détournent les yeux devant la guerre, il n’est pas le Dieu des déclarations solennelles, des normes, des mesures de sécurité et des améliorations législatives.
Nos vies sont éphémères. Dieu aime l’éphémère. Il nous aime. C’est la bonne nouvelle de l’Evangile.
Que lui avons-nous fait pour qu’il nous aime : rien, du vent ! N’est-ce pas absurde ? Que cette absurdité est magnifique !

Notre Dieu est un appel à la vie, son souffle léger entraîne qui est léger… son souffle : souffle se dit vent, RUAH, PNEUMA…

« Le vent va vers le midi et tourne vers le nord, le vent tourne, tourne et s’en va, et le vent reprend ses tours », dit Qohéleth 1, 6.
Un écho en Jean 3 ; l’entrevue de Jésus et Nicodème, le pharisien curieux de Jésus qui est venu le voir de nuit par peur de ses collègues. Jésus dit à Nicodème :
« Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du Souffle / du Vent » (Jean 3, 8).
Ce Vent, le Vent de l’Esprit, brise légère inaudible dans le brouhaha de nos existences, vient bousculer nos existences. C’est un Vent révolutionnaire.

En bref:
Qohéleth, un prédicateur contestataire :
La recherche de la sagesse n’est pas utile pour son poids social ou spirituel. Elle est aussi futile et vaine que les autres activités humaines, passer l’aspirateur ou faire la vaisselle.

Cela ne veut pas dire qu’elle est à proscrire. Qohéleth lui a consacré sa vie.
Passer l’aspirateur non plus n’est pas à proscrire. Mais tout cela procède de l’éphémère, de cette légèreté de notre être qui est paradoxalement le lieu où Dieu vient à notre rencontre en Jésus-Christ. Rien à revendiquer. Rien à défendre. Tout à recevoir.

 Pas de conclusion, mais une exhortation :
Cette année, laissez-vous surprendre par « Celui qui peut, par la puissance qu’il met à l’oeuvre en nous, infiniment plus que nous ne pouvons demander ou même imaginer » (Ephésiens 3,20).
Laissez-vous gagner par son imagination !
A 500 ans de ce 31 octobre 1517 où un petit moine obscur du nom de Martin Luther accrochait quelques feuilles de papier sur le mur de l’église de Wittenberg (le réseau social de l’époque) et provoquait malgré lui une sorte de séisme politico-religieux en Europe, n’ayez pas peur d’imaginer, de dire ce que vous avez à dire, de faire ce que vous avez à faire au nom de Jésus-Christ. Amen