Plus de foi ?

Les apôtres dirent au Seigneur : Donne-nous plus de foi. Le Seigneur répondit : Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce Sycomore: « Déracine-toi et plante-toi dans la mer », et il vous obéirait. – Luc 17/5-6

L’un des progrès les plus importants qu’a apportés la Réformation c’est l’appel à lire la Bible nous-même, afin que l’esprit de Dieu forme notre conscience et notre foi. C’était la graine de moutarde qui nous a appris à lire et qui a mené vers la modernité.

Avec l’aide des médias de l’époque, les écritures saintes ont pu être distribués plus aisément qu’auparavant. La bible, ainsi que toutes sortes d’autres livres et de pamphlets religieux ont été lu non seulement parmi les universitaires, mais aussi parmi le grand public. Ils nous ont alphabétisés. Pas tout-de-suit mais lentement et sûrement. Cela a changé l’esprit de la religion et de la culture. Celles-ci étaient soumises à l’époque à une autorité spirituelle totalitaire, le pouvoir épiscopal.

Pour nos ancêtres protestants, l’adhésion à la foi de l’Église commune et universelle n’a plus suffit. Fini pour eux l’obéissance aux décrets ou à la proclamation d’en haut. Finies des phrases comme « Je crois comme l’Église ». Les fidèles simples ou bien éduqués pouvaient auparavant se cacher derrière une telle phrase : « Je crois comme l’Église ». Fini le temps où la croyance personnelle était soumise à l’obéissance aux évêques et aux responsables de l’Église.

La Réformation a commencé comme un mouvement formateur. « Si chacun apprend sa leçon, tout sera bien dans notre maison !» a écrit Martin Luther à la fin de son petit catéchisme. Par la suite sont apparus l’individualisme religieux, le sectarisme protestant, puis l’époque des lumières, et donc la modernité. Maintenant, après plusieurs générations de sécularisation, dans un état laïque, nous sommes devenus une religion minoritaire et c’est souvent le choix personnel qui nous fait adhérer à l’évangile. Ceci est en rapport avec l’esprit des réformateurs, qui ont postulés la responsabilité de chacune et chacun dans la foi. Chacune et chacun est libre de croire selon la conscience, éclairée par les Écritures, comme a dit Martin Luther devant l’empereur à Worms.

« À moins qu’on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l’Écriture ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu’il est évident qu’ils se sont souvent trompés et contredits — je suis lié par les textes de l’Écriture que j’ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide. »

Parmi les effets inattendus de cela est la grande liberté que nous avons sur le plan spirituel. Nous sommes responsables de notre propre spiritualité, même aux extrêmes. Si vous le permettez, je voudrais un peu caricaturer cela. Un reporter demandait à un pasteur s’il croirait en la résurrection de la chair. Le pasteur répondrait :

« Personnellement ou professionnellement ? »

Ni les grandes confessions ni les grandes idéologies d’ailleurs n’ont plus le pouvoir absolu sur nos âmes. Même un pasteur athée peut servir dans l’église, si sa paroisse (et son inspecteur ou son président ecclésiastique) le laissent faire. Nous pratiquons de plus en plus les valeurs de la tolérance et de la liberté. Nous reconnaissons que même un individu autre fois impensable, comme un pasteur athée, peut nous enrichir dans le cadre de l’Eglise !

C’est un peu comme au début du ministère prophétique de Jésus, quand il appelait ses disciples. Ces derniers lui posaient des questions sur la nature de la foi. Au temps de Jésus, la foi était moins une croyance personnelle qu’une conformité des fidèles à la société. Être juif c’était faire partie du peuple élu. Cela se marque par des signes extérieurs, notamment de la circoncision, mais aussi l’obéissance aux lois alimentaires, le respect absolu du sabbat et la solidarité avec les frères et sœurs dans la foi. La croyance avait moins d’importance que la pratique de la religion.

Jean Baptiste et Jésus ont mis cela en doute. Finie la confiance aveugle accordée aux prêtres et aux rabbins, qui n’ont jamais remis en cause la division de la société en maître et esclave. Les prêtres chrétiens non plus, d’ailleurs. Cela nous a pris 1800 années d’abolir l’esclavage parmi nous. Nous n’avons donc pas de raisons de nous accorder des médailles pour notre tolérance et notre âme égalitaire. Les rabbins et les prêtres dans le temps de Jésus se sont donc inquiétés devant toutes les innovations qu’apportait Jésus, son prophétisme et ses attaques contre le pouvoir religieux. Lisons par exemples les premiers versets de Luc 17, où Jésus a dit :

« Il est impossible qu’il n’y ait pas de causes de chute, mais quel malheur pour celui par qui cela arrive ! Il serait avantageux pour lui qu’on lui attache autour du cou une pierre de moulin et qu’on le jette à la mer, s’il doit causer la chute de l’un de ces petits. Prenez garde à vous-mêmes. Si ton frère a péché (ou : offensé), reprends-le ; s’il change radicalement, pardonne-lui. »

Ces frères sont des collecteurs d’impôts mais aussi des gens simples, des femmes impures, des étrangers, des pauvres, des malades, tels que nous en voyons dans les évangiles. Le pardon qu’accordait Jésus aux gens infréquentables par l’ordre établi a donc choqué « l’establishment » de son époque. D’ailleurs, il nous choque l’establishment de nos jours aussi n’est-ce pas ? Son message prophétique résonne toujours et nous défie à rendre nos églises plus joyeuses, plus ouvertes, plus bienveillantes et plus solidaires des défavorises !

Les apôtres de Jésus par contre s’émerveillaient :

« Donne-nous plus de foi. »

Comment comprendre cette demande ? Voulaient-ils faire des miracles (comme déraciner un arbre inutilement) ? Avait-t-ils du mal à croire ? Est-ce que nous ne leur rassemblons pas, quand nous sommes confrontés à l’impossibilité de certaines affirmations de l’Écriture ? Je ne pense pas que les apôtres aient demandé une foi aveugle qui accepte tout, sans réflexion. Ils ont demandé autre chose. Je pense que les disciples de Jésus souhaitaient une « réforme » de leur religion.

La réponse de Jésus me semble confirmer cela. Le sycomore a été un symbole d’Israël, la graine de moutarde, qui représente l’évangile va le déplacer et prendre sa place parmi les nations comme chemin du salue.

La question des disciples n’est pas une question de la croyance mais de la fiabilité :

« Augmente-nous la foi, donne-nous de la crédibilité ! Rends nous solidaires, rends nous fiables ! »

Voilà la signification de leur demande.

Friedrich Nietzsche, le philosophe et critique des religions du 19ème siècle a dit avec pas mal d’humour :

« Il faudrait qu’ils me chantassent de meilleurs chant pour que j’apprenne à croire en leur Sauveur : il faudrait que ses disciples aient un air plus sauvé !» Ainsi parlait Zarathoustra: Des prêtres

La foi est donc plus qu’une croyance personnelle. Elle est aussi plus que l’obéissance aux traditions et que la cohésion sociale. La foi est plus que de la volonté de faire du bien. Elle n’accorde aucun statut particulier mais elle affirme que devant Dieu (coram Deo), toutes et tous sont aimés et finalement égaux.

La foi est tout cela, mais plus encore : Elle est le pouvoir que nous donne notre Seigneur pour faire de nous des jardiniers dans le jardin de Dieu. Dans son jardin se retrouvent l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

La foi est le don de Dieu. Elle peut éclairer notre visage. Elle nous demande de nous tourner les uns vers les autres. Elle peut nous remplir de la miséricorde et de l’amour de Dieu. Elle nous demande d’accepter les uns les autres, tels que nous sommes !

Une église, comme celle-ci ou d’ailleurs n’a pas besoin de plus de croyance. Nous n’avons pas besoin des grands raisonnements intellectuels pour dynamiser notre vie. Le grain de moutarde qui va nous sauver comme communauté, est la solidarité, l’amour, la joie, la miséricorde et finalement la bienveillance avec laquelle nous nous tournons les uns vers les autres. (Gal 5/22-23)

Tout le reste, est dans la main de Dieu d’amour. Amen.