Jean 10,27-30 Madame Anne -Marie Wolff

Saint-Paul Dimanche 21 avril 2013 Jean 10,27-30 (lecture à partir du v .22)

Chers frères et soeurs en Christ.

Ce sont des paroles d’une richesse incroyable… Quand Jésus les prononce, c’est pour répondre aux Juifs qui lui demandent de dire si oui ou non il est le Messie. Nous ne savons pas si ce sont les autorités religieuses qui posent la question, ou simplement les gens qui sont là, au Temple. Nous pouvons juste dire que cette question n’est pas un piège pour faire tomber Jésus. Ce sont simplement des gens qui ont une autorité et qui reconnaissent en lui quelque chose de particulier qui fait qu’ils se posent cette question en face et pour arrêter le suspens et savoir la vérité.

Mais le terme de Messie pose problème car les spéculations à son sujet sont nombreuses. Il y a ceux qui pensent qu’il sera un nouveau Moïse, un prophète comme lui suscité du peuple, d’autres pensent que le Messie réunira Elie, Elisée et Moïse, d’autres qu’il touchera des cas de consciences épineuses ou qu’il sera un libérateur des derniers temps et fera pleuvoir à nouveau la manne… Toutes ces conceptions du Messie nous ramènent à la compréhension qu’ont les uns et les autres de l’histoire du peuple d’Israël, de sa relation à Dieu, de la compréhension qu’ils ont de la lecture des livres des prophètes.

Le lieu où Jésus prononce ces paroles nous ramène aussi au coeur de l’histoire des Juifs car nous sommes sur l’esplanade du Temple, du côté de la porte de Salomon, Salomon qui a construit le premier Temple. En plus, nous sommes lors de la fête des Dédicaces qui commémore le retour du Temple au culte Judaïque après son interdiction deux siècles plutôt par Antiochus IV voulant tout simplement supprimer la foi Juive et pour cela, avait profané le Temple en le transformant à un culte à Zeus pendant trois ans.

Dans sa réponse, Jésus aussi va s’inscrire dans l’histoire. Il parle de brebis qui écoutent sa voix, paroles qu’il faut entendre avec ce qui est dit quelques versets plus tôt quand il dit: ({ Je suis le bon berger; le bon berger se dessaisie de sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, qui n’est pas vraiment un berger et à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir un loup il abandonne les brebis et prend la fuite ».

Le terme berger est un contre-sens car dans cette culture, le berger fait référence à deux choses. Premièrement à celui qu’on n’a pas envie de fréquenter parce qu’il est sale, il porte sur lui l’odeur des bêtes et vit en dehors des villes des villages on ne sait pas trop ou. A l’opposé, le berger est un thème royal. Le sceptre courbe du Pharaon, la houlette du berger et la crosse de l’évêque sont un seul emblème du même pouvoir. Dans les temps anciens, les porteurs de sceptre, de crosse ou de houlette se désignaient aux yeux de leurs contemporains comme étant revêtu de la charge de les conduire. 1

Dans la Bible, le berger ramène toujours à Dieu qui a rassemblé les Hébreux pour les faire sortir de l’esclavage. Il s’est occupé de son peuple dans le désert comme d’un troupeau et Moïse, avant d’être le porte-parole de Dieu a été berger tout comme David avant d’être roi. La première fois que le terme « berger d’Israël» est prononcé c’est pour désigner Joseph dans la bénédiction que lui donne Jacob avant de mourir, Joseph qui, malgré ce que lui ont fait ses frères, a sauvé sa famille de la famine et surtout Joseph a pu les pardonner. En ce sens il préfigure le Christ.

Le berger ne fait pas seulement référence au roi, il est aussi celui qui sécurise, qui sauve.

Les interlocuteurs de Jésus connaissent bien le thème de Dieu, berger de son peuple, thème richement développé par les prophètes et quelques psaumes.

Quand Jésus dit: « Je suis le bon berger… » il se place au coeur de l’histoire et des racines du Judaïsme et dans l’Evangile de Jean chaque fois que Jésus dit « je suis» c’est à comprendre dans la plénitude du « Je suis celui gui est» parole de l’Eternel dite à Moïse au buisson ardent. Et quand Jésus dit « je suis» la traduction exacte du grec serait « moi je suis », donc «je suis le seul». =« Je suis le seul bon berger» et donc tous les autres ne sont que des « mercenaires» mot pas nécessairement péjoratif; il fait allusion à la rémunération versé à l’employé pour qu’il garde les brebis. Ceci met en valeur la gratuité du service et du don de lui-même que fait le Christ en offrant et remettant sa vie à ses brebis.

Ce qui est gratuit implique le don total, la disponibilité entière jusqu’à la mort, tandis que ce qui est rémunéré implique une réserve, un « pour-soi» qui fera fuir devant le danger; on ne tient qu’à ce qui a été gratuit! On comprend pourquoi Jésus dit alors « Je suis (le seul) bon berger ». Avant moi, il n’yen eut pas de cette manière, sauf Un : le « Seigneur» du Psaume 23, le même qui a fait alliance gratuitement avec son peuple dans le désert. Nous avons là la conclusion de ce que dit Jésus à la fin de notre texte du jour et qui a faillit l’amener à être lapider. « Moi et le Père sommes un »

Et dans notre texte du jour, quand Jésus dit «mes brebis entendent ma voix» la traduction exacte serait plutôt « Mes brebis, les miennes », paroles qui au premier abord sont très dures car elles exclues, il y a ses brebis et les autres mais ceci nous rappelle que nous avons une appartenance et pas n’importe laquelle, nous sommes enfant de Dieu. Ce verset avec le verbe entendre qu’il faut aussi comprendre avec la confession de foi Juive, le « Shma Israël» : Ecoute Israël l’Eternel Dieu est un (Deut 6, 4) la racine hébraïque du verbe écouter est la même pour entendre. Encore une fois nous sommes dans l’essence même du judaïsme. 2

Tout dans ce texte nous ramène à l’histoire et tout dans ce texte nous interroge sur ce que nous faisons de cette histoire et de notre histoire… Est-ce que notre foi en Dieu s’exprime dans le fait de faire mémoire? Certainement! C’est pour cela que nous avons la liturgie qui nous rappelle le temps d’un culte l’histoire du salut, et c’est sur le parcours d’une année que nous nous remémorons et fêtons les moments phares de la vie de Jésus.

C’est dans ce cadre que nous avons célébré Pâques il y a trois semaines. Et quand parfois nous ne savons plus, ou quand parfois nous n’en pouvons plus, ces temps liturgiques nous permettent aussi de nous laisser porter par elle, ces temps sont comme un bateau qui traverse les flots dans lequel tout le monde peut entrer comme il est, là où il en est.

Mais il Y a plus et, une des clés se trouve dans la construction du texte de ce jour car si nous la regardons de plus prêt nous découvrons que sont présents que le berger et ses brebis, il se passe comme un dialogue très séré entre ces deux entités comme un dialogue entre JE et TU au sens psychanalytique du terme, sans lequel personne ne peut advenir: « Mes brebis entendent ma voix, je les connais et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle. ».

La seule fois qu’un verbe est au futur, c’est pour parler de l’avenir. L’avenir qui pour chacun de nous rassemble la plupart de nos peurs; peurs légitimes car la vie est dure, il faut se battre pour qu’elle ait le dessus. Mais nous avons aussi la promesse dans cette même ligné de dialogue: « Elles ne périront jamais et personne ne pourra les ravir de ma main ». Nous avons commencé par « mes brebis» et nous terminons par «ma main» comme pour dire que nous ne tomberons jamais plus bas que dans la main de Dieu qui a soin de nous. Et pour appuyer cela, pour dissiper nos doutes, Jésus nous rappelle: « Mon Père qui me les a donné est plus grand que tout et que nul n’a le pouvoir d’arracher quelque chose de la main du Père» Encore une fois la phrase est encadrée mais cette fois-ci, elle l’est par Dieu lui-même et par sa main.

Tout est dit sur notre relation à Dieu qui est une relation de dialogue car Dieu parle et cherche un vis-à-vis. Ceci n’existe dans aucune autre religion. Nous ne faisons pas seulement mémoire mais nous célébrons celui qui est vivant celui qui s’occupe de nous comme il s’est occupé de son peuple dans le désert, celui qui « est plus grand que tout» et qui tient tant à nous au point de nous donner un tel berger pour nous guider et nous conduire à la vie.

Pour cela, ce n’est pas qu’une voix qui nous hèle, c’est aussi une main qui nous tient, et Jésus ose affirmer que clest don de Dieu lui-même, celui qu’il appelle Père. Il ose cette formule scandaleuse: « Le Père et moi, nous sommes un ». C’est dire que Dieu se met de 3

notre côté, ceci pour chacun d’entre nous. C’est dire que Dieu est du côté de ceux qui tâchent de vivre ou de survivre humainement malgré l’inhumain qui les guette au fond d’eux-mêmes et qui les enserre de toutes parts autour d’eux. Dieu est du côté de ceux qui vivent malgré tout. \1 est garant de cette petite lumière de vie qui luit au fin fond des ténèbres. Il est ce petit bonheur qui résiste au malheur. C’est ce que disait Jésus dans ses paradoxales béatitudes quand il osait: Heureux les pauvres, le Royaume de Cieux est à eux

Il est vrai que nous ne voyons pas le Christ, que nous ne touchons pas chaque jour ni à volonté les signes de son action; mais nous avons un moyen merveilleux de le rejoindre: là où nous sommes, il nous suffit de tendre l’oreille pour entendre la voix du Berger: « Mes brebis écoutent ma voix, dit Jésus; moi, je les connais, et elles me suivent ». Peutêtre que pour entendre il faut d’abord se taire et toutes les voix ne viennent pas du maître. Mais quand j’entends quelque chose et que je ne sais pas, je peux me poser trois questions qui peuvent m’aider à y voir plus claire. Est-ce que ce que j’ai entendu me fait grandir? Est-ce que ça me rapproche de Dieu et est-ce que ça me rapproche des autres… Et quand Dieu parles, la finalité de sa parole est toujours d’apporter la paix.

Il existe une sorte de connivence entre les brebis et le berger, et la voix du berger n’est pas toujours une voix qui s’impose. Simplement, de temps à autre, le berger parle, comme pour dire: « Je suis là, et je m’en vais par là ». Et les brebis suivent! C’est bien cela, en effet, qui nous fait réagir et repartir: cette voix du Christ qui redit: « Je suis là avec toi; je suis là pour vous, et je te connais, je vous connais. Je te donne la vie éternelle: jamais tu ne périras ».

Il n’est donc pas question, pour les brebis du Seigneur, de brouter là où elles sont, droit devant, sans s’occuper du reste, car la voix du berger n’appelle jamais deux fois du même endroit. Le berger se déplace, pour nous conduire vers les sources d’eaux vives, tous, sans que personne ne soit en reste, c’est une promesse.

Mais il faut marcher, il faut cheminer: il faut suivre. 1\ est des jours où l’épreuve se fait plus lourde, et la fidélité plus difficile, des jours où l’on est las d’être en route, las de soimême et déçu du troupeau; II est des heures où toute lueur d’espoir s’éloigne, pour nous-mêmes ou ceux que nous aimons; pour nous, aujourd’hui dans cette paroisse, avec ses difficultés, dans le deuil, comme il est bon de nous rappeler alors -car cela aussi est le message de Pâques -que notre Dieu est « plus grand que tout », au-delàs de ce qui nous bloque, nous somme et restons dans sa main.

C’est la tendresse de Dieu qui aura le dernier mot. Amen